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L’ardu mème ou la thĂ©rapie gĂ©nĂ©rationnelle.

L’ardu mème ou la thĂ©rapie gĂ©nĂ©rationnelle.
Et si les lolcats pouvaient sauver le monde ? Derrière le LOL, les mèmes sont devenus un vĂ©ritable mĂ©dia, avec ses codes propres, qui rĂ©pond Ă  des problĂ©matiques sociĂ©tales. Avec en toile de fond, une gĂ©nĂ©ration digital native en quĂŞte de sens. Entre autres.

De Richard Awkins Ă  Instagram

Le concept de mème apparaĂ®t bien avant les Internets, en 1976. « Ă‰lĂ©ment de la culture d’une sociĂ©tĂ© humaine rĂ©pliquĂ© et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d’autres individus Â». Du groupe social aux rĂ©seaux sociaux, les mèmes prennent des formes variĂ©es : simple mot, phrase, personnage, image, gif, vidĂ©o… Tout y passe mais des constantes demeurent : le mimĂ©tisme, l’appropriation, le partage et les rĂ©fĂ©rences Ă  une communautĂ© bien prĂ©cise. C’est notamment cette recette simplissime qui fait leur force.

La mécanique du succès

Deux ingrĂ©dients facilitent le succès des mèmes : leur caractère quasi-universel, ou en tout cas relatable pour un groupe prĂ©cis, et leur mode de production dĂ©mocratique. Rien n’est plus facile que de crĂ©er un mème. Une couche d’apparence lĂ©gère avec des Ă©lĂ©ments visuels volontairement simplistes (image de stock, lĂ©gende en Comic Sans MS), associĂ©s Ă  un message Ă©motionnel sensible ou stupide, au choix, auquel on peut s’identifier… Ça y est, le contenu est sharable : validĂ© par la communautĂ©, il peut se rĂ©pandre et Ă©voluer au grĂ© de la crĂ©ativitĂ© de chacun.

One mème a day

Ils sont partout. De la dernière sĂ©rie Netflix au moindre faux pas d’une cĂ©lĂ©britĂ©, tout est memeable. Auparavant cantonnĂ©s Ă  d’obscurs forums geeks, ils font dĂ©sormais partie intĂ©grante de la culture pop. Ils reprĂ©sentent un moyen d’expression libre et s’attaquent Ă  tous les sujets, de la confiance en soi (ou la dĂ©prĂ©ciation de soi) Ă  la politique. Un mĂ©dia qui ne coĂ»te rien et permet de toucher les millennials ? Say no more : les marques s’en emparent Ă  des fins marketing pour booster la promo d’un film ou d’un jeu vidĂ©o. Parachevant ainsi leur prise de pouvoir. DĂ©sormais mĂŞme la digital mom est touchĂ©e.

Dis-moi ce que tu likes…

… je te dirais qui tu es ! Les mèmes sont rĂ©cursifs, ils reflètent les anonymes qui les crĂ©ent. Ils permettent d’évoquer des sujets personnels mal vĂ©cus mais passĂ©s sous silence par l’implacable sociĂ©tĂ© de la win : manque de confiance, de reconnaissance, dĂ©pression, anxiĂ©tĂ©, troubles mentaux, burn ou bore out… L’humour aide Ă  dĂ©dramatiser la stigmatisation et les angoisses. L’autodĂ©rision acide fĂ©dère la communautĂ© autour d’une souffrance partagĂ©e et le mal-ĂŞtre individuel prend une dimension internationale. Un moyen so 2019 de se sentir aimĂ©.

Mème therapy

En 2015, 25 % des adolescents américains souffraient de troubles dépressifs et anxieux – dont 60 %(1)(2) ne recevaient pas d’aide appropriée. Et ce n’est pas fini. L’OMS estime qu’en 2030, le nombre de décès et d’invalidités dus à la dépression dépassera celui des victimes de guerre, des accidents ou du cancer. Les communautés internet comme groupe de support, les nouveaux AA ?

Une nouvelle catĂ©gorie, les « wholesome mèmes », encourage les comportements vertueux – Ă  commencer par le respect de soi. Ils utilisent la mĂŞme imagerie mais, loin du sarcasme, ils renvoient Ă  un message d’amour inconditionnel et valorisent les « relations saines Â». Un peu comme le « doggo Â», l’animal fidèle, optimiste et gĂ©nĂ©reux qui incarne de façon authentique et maladroite cet Ă©tat d’esprit. Be more dog.

La gĂ©nĂ©ration Internet est complexĂ©e : elle se cherche et cherche Ă  s’affranchir des Ă©tiquettes. Dans cette quĂŞte de sens, le mème apparaĂ®t comme un outil thĂ©rapeutique pour s’auto-lĂ©gitimer. Il reprĂ©sente aussi un marqueur de notre Ă©poque. L’évolution des thèmes reflète les maux de notre sociĂ©tĂ© et la conscience qu’en ont les digital natives.

Et si Instagram et ses profils plus que parfaits n’était plus une machine Ă  saper la confiance en soi ? Et si Internet pouvait nous rassembler et nous redonner espoir ?

(1) Mojtabai et.al. 2016

(2) SAMHSA, 2014